Le steeple-chase n’est pas seulement une course ; c’est un test de caractère, une épreuve de survie où la vitesse se fracasse contre des obstacles fixes et imposants. Si le jockey de plat est un pilote de Formule 1, gérant des trajectoires au millimètre, le jockey d’obstacle est un pilote de rallye doublé d’un cascadeur.
La question « Quel est le meilleur jockey de steeple-chase ? » ne peut pas se résoudre à une simple addition de victoires, bien que les statistiques soient à prendre en compte. Être le meilleur, dans cette discipline, signifie posséder un mélange rare de sang-froid glacial, de condition physique inébranlable (les chutes sont inévitables et violentes), et d’un « œil » tactique capable d’évaluer une foulée d’appel sur un obstacle d’un mètre cinquante à 50 km/h, le tout dans un peloton compact.
Pour répondre à cette question, il faut naviguer entre les époques, les styles et les temples sacrés de la discipline, de l’hippodrome d’Auteuil à celui de Cheltenham. Il faut comprendre que le « meilleur » peut être celui qui gagne le plus souvent, celui qui gagne les plus grandes courses, ou celui qui révolutionne la manière de monter.
En résumé
Déterminer qui est le « meilleur » jockey de steeple-chase est une quête complexe qui touche à l’essence même du courage et de la technique équestre. Contrairement au plat, l’obstacle exige une symbiose totale avec le cheval face au danger. Cet article plonge au cœur de cette discipline exigeante pour explorer les carrières des géants qui ont façonné l’histoire.
Nous analyserons la domination statistique de l’Irlandais Tony McCoy, la perfection technique du Français Christophe Pieux, et l’impact des maîtres modernes comme Ruby Walsh ou la pionnière Rachael Blackmore. À travers une analyse des différents styles de monte (l’école française vs l’école anglo-irlandaise) et une anecdote personnelle vécue au bord de la piste, nous tenterons de définir ce qui fait d’un cavalier une légende des obstacles.
1. L’essence du métier : Plus qu’un simple passager
Pour comprendre la grandeur des jockeys que nous allons citer, il est impératif de saisir la difficulté technique du saut d’obstacle en course.
La gestion de l’équilibre et du « moteur »
Le jockey d’obstacle monte avec des étriers plus longs qu’en plat, nécessitant une assiette plus profonde pour encaisser les réceptions. Son rôle principal est de ne jamais perturber l’équilibre de sa monture. À l’approche d’un obstacle majeur comme le Rail Ditch and Fence à Auteuil ou le Becher’s Brook à Aintree, le jockey doit « sentir » si son cheval a besoin d’être repris pour assurer sa foulée, ou au contraire, sollicité pour s’étendre. Une erreur de jugement d’une fraction de seconde peut mener à la catastrophe.
Le courage comme compétence technique
Le courage n’est pas juste une vertu morale ici ; c’est une compétence technique. Un jockey qui appréhende la chute transmet sa peur au cheval, qui risque alors de « refuser » l’obstacle ou de mal sauter. Les plus grands jockeys, comme ceux que nous allons aborder, possèdent cette capacité surnaturelle à compartimenter la peur pour rester lucides face au danger imminent. Ils savent que pour gagner un Grand Steeple-Chase de Paris, il faut accepter de prendre des risques calculés à chaque franchissement.
2. Les Titans de l’Histoire : Les maîtres incontestés
L’histoire du steeple-chase est jalonnée de figures qui ont dominé leur époque de la tête et des épaules. Deux noms, de part et d’autre de la Manche, reviennent systématiquement dans les débats sur le « GOAT » (Greatest of All Time).
Sir Anthony Peter (AP) McCoy : La machine à gagner

Si l’on juge le meilleur par la domination statistique pure et la résilience, alors l’Irlandais du Nord AP McCoy est intouchable.
- Le palmarès de l’impossible : McCoy a été sacré « Champion Jockey » (l’équivalent de la Cravache d’Or) en Grande-Bretagne pendant 20 années consécutives, un record tous sports confondus qui ne sera probablement jamais battu. Il a franchi la barre ahurissante des 4 357 victoires en obstacle.
- Le style : McCoy n’était pas le plus élégant. Sa monte était puissante, parfois brutale, basée sur une volonté de fer. Il était capable de porter littéralement des chevaux battus jusqu’au poteau d’arrivée.
- La tolérance à la douleur : Ce qui fait de McCoy une légende, c’est sa capacité à remonter en selle après des blessures terrifiantes. Il a brisé quasiment tous les os de son corps (vertèbres, cotes, clavicules, dents, omoplates) et revenait toujours, animé par une obsession maladive de la victoire. Pour beaucoup, il est l’incarnation ultime du jockey d’obstacle.
Christophe Pieux : L’artiste d’Auteuil

En France, le débat est tout aussi vite tranché pour les puristes de la technique. Christophe Pieux est considéré comme le plus grand styliste de l’histoire de l’obstacle français.
- La fluidité incarnée : Contrairement à la force brute de McCoy, Pieux montait avec une légèreté déconcertante. Il avait cette capacité unique à se faire oublier du cheval, accompagnant le saut avec une souplesse féline. On disait de lui qu’il « avait des mains en or », capables de détendre les chevaux les plus nerveux à l’approche des difficultés.
- Le palmarès français : Avec 15 Cravaches d’Or d’obstacle et plus de 2000 victoires, il a régné sur la butte Mortemart. Il a remporté le Grand Steeple-Chase de Paris à trois reprises, notamment avec le légendaire Sleeping Jack.
- L’héritage : Pieux a défini l’école française moderne : une monte plus technique, axée sur l’économie de l’effort du cheval en vue de la longue distance, parfaitement adaptée aux parcours sinueux et variés des hippodromes français.
3. L’ère moderne et la spécialisation
Après l’ère des dominateurs absolus, le steeple-chase moderne a vu émerger des jockeys spécialisés dans les grands événements, capables de gérer une pression médiatique immense.
Ruby Walsh : Le maître des festivals

L’Irlandais Ruby Walsh, récemment retiré, est peut-être le meilleur « jockey de grand rendez-vous » de l’histoire. Sa collaboration avec les entraîneurs Willie Mullins (Irlande) et Paul Nicholls (Angleterre) a été dévastatrice.
Walsh ne cherchait pas à battre le record de victoires annuelles de McCoy. Son objectif était les Groupes 1 (le plus haut niveau de course). Il détient le record de victoires au Festival de Cheltenham, le Graal de l’obstacle britannique. Sa force résidait dans une intelligence tactique hors norme : savoir exactement où placer son cheval pour éviter les ennuis et quand produire l’effort décisif pour crucifier ses adversaires sur le plat.
Rachael Blackmore : La briseuse de plafonds de verre

Il est impossible de parler du meilleur jockey actuel sans mentionner Rachael Blackmore. L’Irlandaise n’est pas seulement la « meilleure femme jockey », elle est l’un des meilleurs jockeys du monde, point final.
Elle a réalisé ce que l’on pensait impossible : devenir la première femme à remporter le mythique Grand National d’Aintree et la Cheltenham Gold Cup. Sa monte est un mélange parfait de l’école irlandaise : dure au mal, extrêmement compétitive, mais dotée d’une grande sensibilité cheval. Elle a prouvé que sur un parcours de steeple de 7 kilomètres, la force physique pure compte moins que le timing et la connexion avec l’animal.
Les « Franglais » : James Reveley et Bertrand Lestrade


La scène actuelle est aussi marquée par des jockeys capables de briller des deux côtés de la Manche. L’Anglais James Reveley, installé en France, a dominé le classement de la Cravache d’Or à plusieurs reprises, adaptant sa monte britannique puissante à la technicité d’Auteuil. Inversement, des jockeys français sont très recherchés en Angleterre pour leur technique de saut supérieure, issue de leur formation.
4. École Française contre École Anglo-Irlandaise : Deux philosophies
Pour déterminer le meilleur, il faut comprendre que le terrain de jeu dicte le style.
- L’école anglo-irlandaise (Le « Jump Racing ») : Les hippodromes britanniques (Cheltenham, Aintree, Sandown) sont souvent des anneaux de vitesse avec des obstacles fixes, massifs et très verticaux. Les courses y sont des tests d’endurance et de puissance de saut pure. Les jockeys y montent souvent avec des étriers un peu plus longs, privilégiant la force pour tenir les chevaux dans un train d’enfer. AP McCoy est l’archétype de ce style.
- L’école française (L’Obstacle) : Des hippodromes comme Auteuil, Pau ou Compiègne proposent des parcours en huit, avec des changements de direction constants et une variété d’obstacles (haies, murs, rivières, gros open-ditchs). Cela demande des chevaux plus maniables et des jockeys plus techniciens, capables de changer de rythme et de « placer » leur monture avant chaque difficulté. Christophe Pieux est le maître de cette école.
Le « meilleur » jockey est souvent celui qui excelle dans son environnement spécifique, bien que les très grands, comme Ruby Walsh ou James Reveley, réussissent à s’adapter aux deux.
Anecdote personnelle : Le bruit du silence à la Rivière
Je me souviens d’un dimanche gris et pluvieux à Auteuil, lors d’une édition du Prix La Haye Jousselin. J’avais décidé de me placer non pas dans les tribunes, mais au bord de la piste, juste en face de la fameuse Rivière des Tribunes. C’est un obstacle mythique, qui nécessite un saut en longueur de plus de huit mètres pour le cheval.
Le peloton arrivait dans un grondement sourd de sabots sur le gazon lourd. Et puis, juste avant l’appel du saut, il y a eu une fraction de seconde de silence absolu. Plus de bruits de sabots, juste la respiration rauque des chevaux et la concentration palpable des hommes.
C’est là que j’ai vu le génie d’un grand jockey – c’était Bertrand Lestrade ce jour-là, sur le champion Milord Thomas. Alors qu’un concurrent à sa gauche commençait à « pousser » désespérément son cheval, Lestrade est resté d’une immobilité totale. Il a fait confiance à l’élan de son cheval. Il n’a bougé qu’au moment précis où le cheval a décollé, accompagnant le saut avec une fluidité qui donnait l’impression qu’ils volaient au-dessus de l’eau. La réception fut douce, le cheval est reparti sans perdre une foulée.
Ce jour-là, j’ai compris que le meilleur jockey de steeple n’est pas celui qui se bat contre son cheval, mais celui qui parvient, dans les moments de danger extrême, à atteindre une sérénité qui permet au cheval de donner le meilleur de lui-même. C’était une leçon de maîtrise qui dépassait le simple cadre du sport.
Conclusion : Un panthéon plutôt qu’un trône unique
Alors, quel est le meilleur jockey de steeple-chase ? Il n’y a pas de réponse unique, car les critères varient selon ce que l’on valorise le plus.
Si le critère ultime est la domination brute, l’endurance et la capacité à gagner jour après jour, AP McCoy est le roi incontesté. Ses records sont des montagnes infranchissables.
Si le critère est la perfection technique, l’élégance et l’art de rendre facile ce qui est incroyablement difficile, alors le Français Christophe Pieux tient la corde. Il a élevé la monte d’obstacle au rang d’art.
Si le critère est la capacité à briller lors des grands rendez-vous et l’intelligence tactique, Ruby Walsh est la référence absolue de l’ère moderne.
Enfin, si le critère est l’impact historique et le dépassement des barrières, Rachael Blackmore a déjà gravé son nom aux côtés de ces légendes.
Le steeple-chase est un sport trop exigeant et trop varié pour n’avoir qu’un seul maître. C’est un panthéon où siègent ces géants qui, chacun à leur manière, ont su dompter la peur et fusionner avec leur monture pour franchir l’infranchissable. Le meilleur jockey est, finalement, celui en qui un entraîneur a une confiance aveugle pour ramener sain et sauf un crack valant des millions après 6000 mètres de course et 23 obstacles.
FAQ sur les Jockeys de Steeple-Chase
Qu’est-ce qui différencie un jockey de steeple-chase d’un jockey de plat ?
La différence principale réside dans le poids et la technique. Les jockeys d’obstacle sont généralement plus grands et plus lourds que leurs homologues de plat (ils montent souvent entre 63 et 70 kg, contre 52 à 58 kg en plat). Techniquement, ils doivent maîtriser l’art du saut, encaisser des réceptions violentes et posséder une robustesse physique supérieure pour résister aux chutes fréquentes.
Quels sont les risques du métier de jockey d’obstacle ?
Les risques sont immenses. C’est statistiquement l’un des métiers les plus dangereux au monde. Les chutes à haute vitesse (environ 50 km/h) contre des obstacles fixes ou au milieu d’un peloton de chevaux de 500 kg entraînent fréquemment des fractures graves (clavicules, vertèbres, membres), des commotions cérébrales et parfois des accidents tragiques. La résilience face à la douleur est une condition sine qua non du métier.
Quel est le jockey ayant remporté le plus de courses d’obstacles dans l’histoire ?
Le record absolu est détenu par Sir Anthony Peter (AP) McCoy. Au cours de sa carrière, principalement au Royaume-Uni et en Irlande, il a remporté 4 357 victoires, un chiffre astronomique qui témoigne de sa longévité et de sa domination sans partage pendant deux décennies.
Pourquoi les jockeys français sont-ils réputés en steeple-chase ?
L’école française est très respectée pour sa formation technique. Les hippodromes français, comme Auteuil, proposent des obstacles variés (haies, steeple, rivières, talus) et des tracés sinueux qui obligent les jockeys à être très « à cheval », c’est-à-dire techniques, souples et bons tacticiens. Cette formation produit des jockeys capables de s’adapter à tous les types de chevaux et de parcours dans le monde.
Une femme peut-elle être considérée comme le meilleur jockey de steeple ?
Absolument, et l’ère actuelle le prouve. Rachael Blackmore a démontré qu’à haut niveau, la force physique pure est moins importante que la technique, le timing, le courage et l’intelligence de course. En remportant les plus grandes épreuves du monde (Grand National, Cheltenham Gold Cup) face aux meilleurs jockeys masculins, à poids égal, elle a mis fin à ce débat.


